À la défense de l’édition en ligne

Au fil des ans, je me suis bâti une certaine réputation dans ma lutte pour la défense de l’édition en ligne au Québec. C’est avec une ardeur peu commune que je me suis lancé dans cette lutte dès la création de la Fondation littéraire Fleur de Lys en 2003. Ainsi, je ne me suis pas gêné pour dénoncer le retard du Québec dans le domaine de l’édition en ligne, retard causé principalement par l’absence d’intérêt de nos gouvernements, contrairement à la situation européenne.

Malheureusement, plusieurs personnes ont perçu dans mes nombreux coups de gueule une façon d’encourager la polémique voir de «chercher la chicane» sur toutes les tribunes. Mais ce n’était pas le cas.

Finalement, le dossier de l’édition en ligne a été réglé au gouvernement du Québec mais sans aucune démocratisation de l’accès à l’édition. Notre gouvernement réserve toute son aide financière à la chaîne traditionnelle du livre laissant en plan les éditeurs librairies en ligne sur Internet.

Au cours des dernières années, ma lutte fut silencieuse ou, si vous préférez, je me suis concentré sur l’existence même de la Fondation pour en assurer une certaine pérennité. Être là, répondre présent aux auteurs et aux lecteurs, persister dans l’offre de services, c’est prouver la raison d’être de l’édition en ligne.

Il ne demeure pas moins que l’on ne peut pas aborder le dixième anniversaire de la Fondation littéraire Fleur de Lys sans un retour sur cette lutte.

La première impression

Mon sens critique n’est pas né avec le projet d’édition en ligne de la Fondation. Je possède une bonne expérience des médias à titre de chroniqueur, de journaliste et même de rédacteur en chef. Mon premier article fut publié dans LA TRIBUNE DE LÉVIS à 16 ans. J’ai écrit plusieurs autres articles et plusieurs chroniques publiés par bon nombre de médias locaux, régionaux et nationaux tout au long de mes trente ans de carrière en communication et en marketing.

Aussi, toute critique implique une ou plusieurs comparaisons avec de solides références. Or, la toute première référence à l’édition en ligne trouvée lors de mon étude de marché provienait du Conseil de l’Europe. À l’époque, on trouvait plus de 500 pages web d’information au sujet de l’édition en ligne et de l’impression à la demande sous le thème de la démocratisation de l’accès à l’édition et de la diversité culturelle que j’ai précieusement conservées. Je découvre les dossiers du Conseil de l’Europe en 2002. À cette époque, il y a déjà cinq ans que le Conseil de l’Europe étudie et soutient des projets pilotes d’édition en ligne et d’impression à la demande dans plusieurs pays. En 1999, le gouvernement français tient une Commission de réflexion sur le livre numérique dont le rapport fera l’histoire. En 2002, je dénombre une soixantaine d’éditeurs en ligne en Europe, dont la moitié en France.

Il va sans dire que je pars avec une base de comparaison très étoffée à la suite de mon étude de marché. C’est ainsi que j’ai une première impression fort emballante et fort stimulante de l’édition en ligne et de son importance. Elle guidera ma critique de la situation au Canada et au Québec. Et comme on le souligne souvent, c’est la première impression qui compte.

Mais on ne s’emballe pas sur une seule impression

L’édition en ligne est le deuxième dossier d’origine européenne que j’ai abordé au cours de ma carrière. Le premier concernait l’éducation aux médias développée par l’UNESCO à Paris au début des années 80 et qui connaîtra un développement hors du commun en France. D’ailleurs, en 1981, j’irai en France pour effectuer un stage en éducation aux médias avec l’aide l’Office Franco-Québécois pour la Jeunesse (OFQJ).

Je reviens alors avec plusieurs caisses de documents : des études, des outils pédagogiques, des rapports de projets et, surtout, des copies des lettres et des recommandations ministériels où l’on trouvent tous les arguments justifiant l’éducation aux médias sur le plan politique, social, culturel, économique,… Et je suis très impressionné par le nombre et la variété des ministères du gouvernement français impliqués dans l’éducation aux médias avec un nombre tout aussi imposant d’associations diverses reliées aux médias sans compter la radio, la télévision et la presse elles-mêmes, une véritable coalition nationale pour développer le sens critique des Français face aux médias.

Bref, je trouve dans le dossier de l’édition en ligne des informations aussi développées et le même enthousiasme européen que dans celui de l’éducation aux médias.

Ainsi, je ne me suis pas donc emballé pour l’édition en ligne sur une première impression vierge et innocente face à l’apport européen en plusieurs domaines.

Comme je l’ai souvent mentionné, l’Europe est avant tout tourné vers le contenu alors que l’Amérique du Nord se concentre sur le contenant.

La bonté légendaire des promoteurs d’une bonne cause

Les promoteurs authentiques d’une bonne cause sont reconnus pour leur bonté légendaire. Ils sont persuadés qu’ils vont aider la société. C’est ce qui me motivait lors de l’élaboration de notre projet d’édition en ligne. Non seulement le Québec (et le Canada-Français) allait-il reprendre son retard sur l’Europe mais nous pouvions ici développer un projet exemplaire. En effet, être en retard dans un domaine n’a pas que des conséquences malheureuses. Tout retard nous donne aussi l’opportunité d’éviter les erreurs commises par les autres. Notre projet d’édition en ligne corrigeait donc toutes les erreurs relevées en Europe en 2003 par les éditeurs, les auteurs et leurs lecteurs dans le domaine de l’édition en ligne.

C’était le projet idéal pour le Québec et même pour la francophonie toute entière. On se souviendra que la Fondation littéraire Fleur de Lys comptait davantage d’auteurs européens et nord-africains lors de son cinquième anniversaire, comme quoi notre projet québécois répondait exceptionnellement bien aux attentes d’une bonne partie de la francophonie. À cette époque, nous avions même un bureau et un imprimeur en France.

LA DÉCEPTION QUÉBÉCOISE

J’aurai dû le savoir : le gouvernement du Québec n’encouragerait pas l’édition en ligne. Toutes nos demandes d’aide financière furent refusées, tant au provincial qu’au fédéral. Ce n’est pas l’Europe ici, et encore moins la France, même à une échelle réduite. Le Québec est donc resté au dernier rang de l’édition en ligne et de l’impression à la demande.

Au dernier rang de l’édition en ligne

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Où est passé l’avenir du livre ?

Un an plus tard, je me questionne encore sur l’avenir du livre au Québec dans le contexte des nouvelles technologies et de l’Internet, et ce, dans un texte publié dans la section Opinions du quotidien LE SOLEIL.

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Opinion publiée dans le quotidien LE SOLEIL sous le titre «Où est passé l’avenir du livre ?», édition du mercredi 18 janvier 2006. Texte ci-dessous.

Bilan littéraire 2005

Où est passé l’avenir du livre ?

(15 janvier 2006) J’attendais la sortie des premières éditions 2006 de nos grands quotidiens pour lire des bilans littéraires. Mais je n’en ai trouvé aucun, pas plus que dans les autres médias. Pourquoi ? J’ai ma petite idée sur le sujet. Le recul fait défaut au monde littéraire. D’une semaine à l’autre, nos médias se contentent de mettre en vedette les nouveautés. En fin d’année, on se retrouve donc avec une longue parade de critiques littéraires peu propices au recul nécessaire pour dresser un bilan.

Le lecteur : consommateur et citoyen

Pourtant, la mission du chroniqueur littéraire, tout comme celle de tout autre journaliste, est d’informer la population sur tous les aspects de sa spécialité. Ne couvrir que les nouvelles parutions tout au long de l’année est une grave erreur qui prive le lecteur d’une conscience juste du monde du livre. Imaginez si la section Économie nous présentait uniquement les nouveaux produits des entreprises et les foires commerciales. À l’instar de tout autre secteur, le monde du livre ne se limite pas à ses produits, à ses nouvelles parutions. Il évolue, se transforme, connaît des hauts et des bas, dont le lecteur a avantage à prendre conscience en tant que citoyen finançant à même ses impôts une part importante de ce pan de notre culture. La chaîne du livre elle-même semble considérer le lecteur comme un simple consommateur de nouveautés. Une couverture journalistique plus large est tout aussi nécessaire dans le monde du livre qu’en d’autres secteurs où l’implication du citoyen est essentielle à l’évolution pour ne pas dire à la démocratisation.

Les liens entre le livre et l’Internet

Très rares sont les chroniqueurs littéraires qui prêtent attention au monde du livre sur Internet, qui l’analysent et, par conséquent, qui informent adéquatement la population. Et toute nouvelle parution sur Internet, même si elle est plus accessible qu’en librairies traditionnelles, est d’emblée écartée. Dans un tel contexte, il n’est donc pas étonnant que notre fondation, le premier éditeur libraire francophone sans but lucratif sur Internet, ne parvienne pas à attirer l’attention des médias et, par ricochet, de la population, même s’il s’agit d’une initiative purement québécoise.

Pourtant, les liens entre le livre et l’Internet sont loin d’être sans conséquence. Un sondage révélait en 2005 que 40% des lecteurs québécois consultent l’Internet avant d’acheter un livre, en ligne ou chez leur libraire de quartier. Ils trouvent alors les critiques des chroniqueurs littéraires et celles d’autres lecteurs, la présentation officielle de l’éditeur, des extraits, différents portraits de l’auteur,… Bref, un très grand nombre de lecteurs ont déjà fait de l’Internet leur principale source de nouvelles littéraires. Rare fait d’arme dans le monde de l’information, les lecteurs devancent maintenant et de très loin les chroniqueurs littéraires de nos quotidiens, encore et toujours dépendants des envois des éditeurs, des visites en librairies de quartier. Dans ce contexte, il est difficile de comprendre pourquoi nos médias traditionnels n’offrent pas encore une chronique hebdomadaire pour aider les lecteurs dans leurs recherches littéraires sur Internet, ce qui serait un moyen utile de se mettre à jour.

Défaut de mobilisation du lecteur chez l’UNEQ et l’ALQ

Peu ou pas informé, le lecteur ne s’est pas joint à la lutte de l’Union des Écrivaines et des Écrivains Québécois pour obtenir de la télévision de Radio-Canada un magazine littéraire. Le lecteur n’a pas non plus été mobilisé par l’Association des libraires du Québec dans sa lutte face à l’expansion des grandes chaînes de librairies. Ce défaut de mobilisation populaire s’inscrit aussi dans la perception du lecteur comme un simple consommateur plutôt qu’un citoyen.

Les libraires indépendants et l’Internet

Nous avons invité les libraires indépendants à devenir l’intermédiaire privilégié entre les lecteurs et les librairies sur Internet, avec un message simple : « Procurez-vous les livres offerts sur Internet à notre comptoir », une occasion non seulement de conserver sa clientèle mais aussi d’en développer une nouvelle. Notre proposition est demeurée sans réponse. Avec seulement 14 de ses 77 membres dotés d’un site Internet, on comprend que l’ALQ reste bouche bée face à toute solution impliquant l’Internet dans l’avenir des librairies indépendantes.

L’impression à la demande ou la démocratisation du livre

En 2005, l’impression à la demande a encore gagné du terrain. Il s’agit du principal outil des éditeurs en ligne pour opérer une démocratisation du livre. La possibilité d’imprimer un seul exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur délivre à tout jamais l’éditeur des contraintes de l’inventaire et des risques des gros tirages Offset. Il peut désormais éditer un plus grand nombre d’auteurs. L’impression à la demande est présente partout en Europe et aux États-Unis. Au Québec, seule notre fondation offre le service en collaboration avec un imprimeur. Le silence des médias sur le sujet demeure inquiétant.

Y a-t-il trop de livres ou pas assez de lecteurs ?

La saturation du marché du livre a été de nouveau mise sur la sellette en 2005. Pour les uns, le développement exponentiel de l’offre n’est pas un problème puisqu’il ne nuit pas à la qualité. Pour les autres, le problème, c’est qu’on ne lit pas assez. Comme à l’habitude, l’Internet a été évacué du débat, si ce n’est l’intervention d’un lecteur qui demandera si « l’on compte la lecture sur Internet ». En effet, comment oublier la libre diffusion de nombreux livres gratuits sur Internet, y compris sur notre site.

Le lecteur soustrait à la nouvelle réalité du livre.

2005 ne fut pas une année différente des précédentes pour l’édition en ligne au Québec. Pendant que nos médias l’ignorent, les experts maintiennent le cap : l’édition en ligne représente l’avenir du livre, non pas dans l’optique où elle remplacera un jour l’édition traditionnelle, mais plutôt parce qu’elle complète son offre. Mais force est de conclure que les liens entre le livre et l’Internet, y compris l’édition en ligne, ne sont pas encore entrés dans les mœurs des chroniqueurs littéraires qui soustraient ainsi leurs lecteurs à une part importante de la nouvelle réalité du livre.

Serge-André Guay, président et éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

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Et aujourd’hui

Nous ne sommes pas réellement plus avancé qu’hier en matière de démocratisation de l’accès à l’édition. L’État demeure sur ses positions. Seule la chaîne traditionnelle du livre a quelque peu évolué en offrant désormais la version numérique de ses éditions papier, grâce à une aide financière de l’État de 500.00$ par titre numérique. Chez les éditeurs et les libraires québécois, il est question d’évolution et non pas de révolution comme ailleurs dans le monde.

En revanche, plusieurs nouveaux auteurs, auteurs et écrivains professionnels québécois ont fait leur propre révolution du livre. Certains ici avec la Fondation littéraire Fleur de Lys et d’autres aux États-Unis voire en France.

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Serge-André Guay, président éditeur
Fondation littéraire Fleur de Lys

Courriel : serge-andre-guay@manuscritdepot.com

Téléphone : 418-903-1911

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Président éditeur, Fondation littéraire Fleur de Lys

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Publié dans Petite histoire
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Dix ans, ça se fête ! 2003-2013

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